L’écriture comme une psychanalyse. L’écriture pour traduire ma douleur ce jour à cet instant.
Gilbert,
C’est en rentrant d’un collage d’affiches que Maman m’a appris la nouvelle. Sur le coup, je n’ai rien dit. Je n’ai pas senti d’émotion dans mes mots. Il m’aura fallu attendre de trouver cette photo où en plus tu n’apparais que de profil pour que les larmes et les sanglots me viennent. Avec toi, c’est une partie de ma jeunesse qui s’efface, que je ne pourrais jamais plus espérer revivre. C’est me projeter encore dans cet âge adulte que je repousse encore tellement le monde des adultes est hypocrite et dégueulasse. Avec tous ces connards de politiques pourris contre lesquels je lutte impuissant. On est dix pour faire ma campagne sur trois villes. Eux, ils claqueront des doigts et ils auront tout et ils gagneront. Ta mort me fait repenser à la mort de Mamie puis de Papy. Au moins, tu ne sauras pas que je ne vais pas être remboursé de mes comptes de campagne parce que le Tribunal ne l’a pas voulu.
Il n’y aura plus les gâteaux à la fraise avec de la chantilly comme ta maman nous avait transmis la recette. Il n’y aura plus tes histoires que j’aurais voulu écrire sur la guerre, l’exode, ton travail, ta famille. Je me rappelle de ton père. Je me rappelle quand j’arrivais et que tu étais dans ton fauteuil. Je me rappelle de ton atelier et de tes horloges et de tes montres. Chaque fois que j’avais un jeu vidéo, tu m’interrogeais sur la miniaturisation.
Je me souviens de ces promenades au Père-Lachaise. Je me souviens de ces vacances à La Turballe. je me souviens que tu aimais faire le parpaillot et parler de la religion protestante que tu ne pratiquais pas. Je me rappelle des jeux de l’Oncle Ernest sur ton ordinateur, auquel tu ne voulais pas qu’on touche. Je me souviens de Gadagne et de ces vacances que je n’avais pas aimé. je fais une pause, je suis déshydraté. Je vais attendre de n’avoir pu envie de pleurer pour retourner au 60 et donner l’exemple. En allant boire, je vois Valeurs actuelles que tu m’avais donné. Celui avec Philippe Bouvard que tu admirais tellement parce qu’il s’était fait en autodidacte.
J’ai en tête cette soirée du 31 décembre. On se sera un peu connu en 2015, c’était il n’y a pas si longtemps. J’étais sincère quand je t’ai dit Bonne année et bonne santé. J’espérais que tu guérirais de ce cancer de la mâchoire. Je me disais que tu allais guérir, que la chimiothérapie qu’ils n’ont pas voulu te faire allait arranger les choses, qu’aujourd’hui, on ne meure plus du cancer. Je voulais être d’accord avec ton optimisme quand tu as dit que tu n’étais pas malade. Les autres disaient que cela avait déjà atteint le sinus mais je m’en foutais. Tu n’avais que 82 ans à une époque où on vit plus longtemps. je veux oublier ton visage sans barbe qu’ils t’avaient rasé à l’hôpital.
Je ne savais pas dimanche quand j’ai appelé que tu étais encore à l’hôpital. Je pensais que je pourrais t’entendre dans le haut-parleur comme les autres fois. Je ne voulais pas craquer face à Jocelyne. Je faisais le fier. Ce soir, je n’ai pas honte de pleurer. C’est con, il m’a fallu d’attendre il y a trois ans de lire que Jésus pleurait en apprenant la mort de Lazare pour ne plus avoir honte de pleurer. Et les larmes chaudes qui coulent sur mon visage dans ma maison à 9°. Et le goût de la morve qui coule dans ma bouche, depuis la mort de Papy que je n’avais plus pleuré. Et le bruit dans mon nez quand je ravale ma morve. Et mes joues qui tremblent de faire fonctionner des muscles dont je ne me servais plus. Au moins pendant une semaine, je n’aurais plus les yeux asséchés par l’ordinateur.
Aujourd’hui, je veux être avec Jocelyne. Je voudrais lui parler mais je sais que je pourrais pas mêle après les obsèques, que je craquerais. Je voudrais tellement que tu sois fier de moi, pouvoir t’annoncer dès maintenant que j’ai réussi ma vie, que je serais comme je souhaite l’être. J’ai peur d’oublier ta voix. On ne fait plus de films, on ne fait plus de photos. Je me rappelle des socialistes que tu critiquais tout le temps, des écologistes que tu comparais aux pastèques, des communistes que tu estimais pour certains. Tu parlais d’Aubagne. Je me rappelle aussi d’Issy-les-Moulineaux.
Je suis à sec. Je pense à tellement de choses, aux minéraux que tu m’avais fait découvrir, à de petit ange que tu m’avais offert, à ma médaille de baptême, à l’église Sainte-Thérèse pour mon baptême, à l’ordinateur électronique pour enfants avec des jeux éducatifs que tu m’avais offert. la vendeuse t’avait demandé si tu étais mon père. Je me souviens des meubles que tu montais, du déménagement auquel tu nous avais aidé. J’avais pensé que tu étais un traitre car je ne voulais pas déménager. Je me souviens des histoires, toujours les mêmes, de ton neveu dont tu étais fier, du Sénat, de ta ressemblance physique avec Robert Hue, des escargots de Bourgogne, de Papy que tu admirais tant. La vie continue, tu seras toujours dans ma mémoire.
Ton appartement du XIème, tout ce que tu avais, les différentes étagères surchargés que tu rajoutais sans cesse, tes tableaux, je pense à la famille à Gadagne. Quand tu râlais. Quand tu parlais des histoires avec les Arméniens. Mes yeux vont sur le début de mon papier, je ne parle que de moi avec je. Égoïsme. Je n’ai plus envie de pleurer, même en regardant ta photo. Cela me reprendra tout à l’heure. Une douleur ! Quelle douleur ? Je m’arrête, je ne voudrais pas devenir aigri. Faut-il te dire bonne nuit ? Mon esprit n’est plus clair. Je suis traversé par de la colère, de la haine, du racisme, des considérations qui n’ont rien à voir. Je suis las.
Gilbert DEVLIEGER (1931-2015)
J’ai écrit d’une traite de 22 h 54 à 23 h 16. Pour quoi ? Pour toucher un état que je ne connais qu’en ces moments-là… Je repense que j’avais prié pour toi à la sainte-Théophanie. Il ne faut pas que je recommence à écrire. Je dois penser.

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