Spécialiste de James Joyce ou de Mark Twain, Bernard Hoepffner aime les traductions ambitieuses. Son avantage sur les gens du métier : son vécu « sans aucun doute ». Une formation autre qu’un master de traduction. Pour lui, « chaque livre est un monde différent ».
Après plus de 240 traductions, Bernard Hoepffner ne s’ennuie toujours pas. Sinon il arrêterait comme à chaque fois qu’il est entré dans une routine. Quand on lui parle de son succès, il relativise : « J’arrive à faire croire aux gens que je suis doué. C’est le culot. J’ai toujours pensé que j’étais un escroc ». Sa tête est inclinée alors qu’il parle. Il tient ses jambes croisées et semble par moment se balancer. Cheveux bouclés, poivre-et-sel, anneau doré à l’oreille droite qui réfléchit la lumière, il n’a jamais abandonné la tenue qui faisait tant rager son père alors qu’il était adolescent.
Un artisan autodidacte aux nombreuses facilités
L’homme est considéré comme une référence par nombre de ses collègues à l’instar de sa jeune consoeur Nathalie Bru qui en parle avec admiration. Pourtant, il ne possède aucun diplôme et ne parle couramment « que » quatre langues (anglais, français, allemand et espagnol), apprises au cours de ses voyages successifs. Bernard Hoepffner est autant intellectuel que manuel. Il a toujours su rebondir. Encadreur puis restaurateur d’art et marchand de meubles en Angleterre, rentier aux Pays-de-Galles, métayer aux Canaries, professeur en France, traducteur en Belgique et en Hollande, il compte plusieurs vies en une. « Si vous comptez sur mon passeport, il y a plus d’années de voyage que l’âge que j’ai », s’amuse-t-il, tout en picorant les gâteaux salés posés devant lui. L’homme ne touchera pas au sucré.
Au gré des femmes, un « anarchiste de fauteuil »
Chacun de ses déménagements lui fait suivre une femme, dont il tait soigneusement les prénoms. Mais s’il en est une qu’il n’a cessé de chérir, c’est bien la Liberté. Se qualifiant d’ « anarchiste de fauteuil », il revendique néanmoins quelques actions militantes, dont il ne dit rien. De son éducation protestante luthérienne, il garde un souvenir « dégueulasse ». Le service militaire lui offre une porte de sortie : il déserte en Angleterre au bout de six mois pour suivre une fille. Il sera jugé et condamné par le Tribunal militaire en 1980 et en garde une profonde détestation de l’armée. De la famille, il doute même s’il en pèse l’absence. Cela lui aura causé « un peu de déprime, -un temps – dont un assez long moment en hôpital psychiatrique ». Mais il n’aura jamais de regrets. D’autant qu’il a une fille, née aux Îles Canaries, aujourd’hui journaliste à la BBC.
Ses livres sont « ses racines »
Ses racines ? Elles sont là où il range sa bibliothèque, aujourd’hui dans la Drôme. Mais la gare dans laquelle il se trouve résume tout aussi bien sa vie : un lieu de rencontres et de mouvement permanent. Bernard Hoepffner se sent citoyen européen, même s’il ne se reconnaît plus dans cette Europe. Les fascistes hongrois, les directives autour des normes, les contraintes… Pour lui, l’Allemagne et la France forment un même pays. Déjà quand il était enfant, son père l’envoyait l’été dans une école internationale en Allemagne. Aujourd’hui, sa compagne est de Hong-Kong et elle pourrait vouloir repartir un jour là-bas. Comment le hasard le guidera-t-il alors ? Sûrement au fil de ses passions dont il n’aime pas parler, comme si ce devait être la fin de quelque chose.
Olivier VAGNEUX
Repères en 5 dates
1946 : Naissance à Strasbourg d’un père allemand et d’une mère française
1964 : Départ en Grande-Bretagne pour fuir le service militaire français. Est considéré comme déserteur.
1976 : Devient métayer aux Îles Canaries. Sa fille y naîtra.
1980 : Revient en France. Jugé par le tribunal militaire.
2013 : Dernier déménagement en France. Dit « commencer à être vieux ».

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