Avant-propos : Voilà un mois, je m’étais engagé à traiter de la Presse de la Libération. Mais de nombreuses études et des recherches minutieuses m’ont révélé qu’il était trop difficile de traiter en cinq pages (et cinq minutes d’exposé) un thème qui nécessite de connaître la presse de l’Occupation et la presse d’avant-guerre, tout en présentant une nouvelle presse parfois issue de la Résistance. Je suis donc revenu sur mes ambitions, conservant le thème initial pour peut-être un sujet de mémoire. Et je choisis de resserrer mon sujet pour traiter de la presse collaborationniste à Paris entre 1940 et 1944.
Introduction : Durant la seconde guerre mondiale, l’Allemagne Nazie va faire le choix d’occuper une partie de la France à l’aide de ses seules forces. Pour que cela se fasse sans trop de heurts, l’Allemagne va se lancer à la conquête de l’opinion, notamment par le biais des médias qu’elle va contrôler. À cette époque, la presse écrite est bien répandue et elles est lue par environ 4 millions de personnes (sur 39 800 000 Français en 1943). Environ 500 000 foyers ont la radio. Et le cinéma propose des films à des prix accessibles. En 1940, le journalisme français est décrédibilisé par la « drôle de guerre » qu’il a contribué à installer dans ses publications. La presse annonçait qu’il n’y aurait pas d’invasion. À tort…
Au cours de cet exposé, nous tenterons de découvrir comment il est possible de contrôler la presse afin d’y exercer une propagande d’État. En précisant la nuance que la France possède une presse d’opinion. Pour tenter de répondre à cette question, nous adopterons un plan en trois parties. Dans un premier temps, nous nous demanderons si l’Occupant tente de contrôler la presse pour contrôler les consciences. Puis nous verrons dans un second temps le rôle de l’argent dans cette domination sur la presse. Enfin, nous étudierons la réaction du lectorat traditionnel.
I. Contrôler la presse pour contrôler les consciences ?
1. Surveiller l’information
Sitôt la victoire acquise, l’occupant allemand va s’empresser de prendre le contrôle de la presse, respectant ainsi un fameux principe napoléonien « Trois journaux le font plus peur que cent mille baïonnettes » . Les Allemands mettent en place des groupes de propagande dont un chargé de contrôler la presse écrite, un autre la radio. Vichy en décembre 1940 créé le comité d’organisation de l’industrie cinématographique, qui va être un organe de censure pour les films français et mettre un terme au cycle cinématographique des années 1930 (école française).
Les Allemands vont rapidement récupérer les locaux abandonnés de Havas et hachette et reprendre à leur profit leurs réseaux de distribution. L’institut allemand à Paris créé un magazine les Cahiers franco-allemands qui insistent sur l’origine germanique des Francs. Dès juillet 1940, le Gouvernement de Vichy va tenter de contrôler la presse qui diffuse mais aussi ceux qui sont à l’origine de l’information, c’est à dire les agences de presse. A cette fin, ils créent l’AFIP Agence française d’information de presse puis l’OFI Office français d’information, qui est financé par les capitaux de la collaboration. (En octobre 1942, l’OFI absorbera l’AFIP.). Mais aussi l’IFI Inter-France Informations qui possède Ouest éclair, Petite Gironde, le Journal de Rouen et le Moniteur de Puy de Dôme.Au service des Allemands, cette agence a le devoir d’insérer obligatoirement leurs informations et peut se permettre de censurer même en zone libre au 10 janvier 1943.
Enfin, dès les premiers mois de son gouvernement, le régime de Vichy installe plusieurs nouveaux médias à sa solde :La Vie nationale ; Combats ; la France au travail ; la révolution nationale. Ces journaux sont les seuls accessibles dans les camps de prisonniers. La France au travail est créé le 30 juin 1940 et Nouveaux Tempsest créé le 1er novembre 1940. Mais ces journaux se vendent mal comme Aujourd’hui qui ne dure 3 mois du 10 septembre au 22 novembre 1940. Tous ces médias peinent à trouver un public au début, ne bénéficiant d’aucune reconnaissance ni d’aucune plume.
2. Utiliser des plumes pour trouver son public
Pour trouver son public, l’Occupant et Vichy vont utiliser des professionnels, qui collaborent à ces nouveaux médias par conviction ou opportunisme. Ils sont décrits par Vichy comme des gens « obscurs et ratés » : après l’Oeuvre, François Janson est placé à Paris-soir. Alexandre Zelvaès ou Georges Oltramare intègrent différentes rédactions collaborationnistes. C’est aussi ce qui se fait à la radio. Philippe Henriot ou Jean Hérold-Paquis vont officier sur radio-Stuggart puis sur radio-Vichy. Mais tous ces médias parisiens ne sont pas accessibles en zone libre. Et Vichy va résister jusqu’en janvier 1943 avant d’être forcé par les Allemands de tout diffuser sur tout le territoire national. Les lignes politiques des journaux vont alors franchement se politiser en faveur de la collaboration puisque seuls la propagande allemande de la Rue de Lille à Paris aura le contrôle sur ces médias.
3. Embrigader la jeunesse
Rapidement, la Propagande va se tourner vers les jeunes mais il faudra attendre 1943 pour voir les premiers journaux exclusivement adressés à la jeunesse : cela se fera par des magazines adressés à tous les milieux comme Vaillantspour les communistes, Cœurs Vaillants, pour les catholiques ou Téméraire pour les « patriotes ». Derrière ce dernier, il y a une idée de virilité. Autour de cela, on tente de créer des clubs de cinéma pour fédérer les jeunes. On y fait l’éloge de l’aryanisme, on y présente le Ku Klux Klan, on explique la nécessité de la lutte contrer les bolcheviques et de l’intérêt du dépassement de soi pour l’Europe allemande. Pour toucher la jeunesse, on fait aussi appel au cinéma avec des dessins animés et on utilise des magazines de cinéma qui compteront jusqu’à 150 000 lecteurs en 1944. On essaie par des thèmes fédérateurs de rassembler autour de la cause allemande notamment des revues illustratives comme Signal ou Toute la Vie et Actu.
II. L’économie de la presse, l’argent, nerf de la guerre
1. Arroser ceux qui sont utiles
Afin de faciliter la Propagande, Allemagne Nazie va dépenser 1 milliard de francs à répartir entre différents médias pour les années 1939-1940. Puis ce sera l’argent de la collaboration qui financera les différents médias. Les services de la Propagande allemande commence par créer une Coopérative des journaux français pour répartir le matériel d’impression français, reprenant les réseaux d’imprimeries Hachette qui ont fui avec la guerre. C’est eux qui décideront de l’octroi du papier journal : 65 % ira au Nord en 1943 et 75 % en 1944. Le plus possible là où s’applique la propagande officielle.
La propagande va aussi contrôler l’économie de la publicité et distribuer des subventions à qui de droit. Ainsi, elle décidera arbitrairement de l’attribution en 1940 de 2 millions de francs pour le Matin, 541 000 francs pour la France socialiste, 492 000 francs pour l‘Illustration et 298 000 pour l’Oeuvre.
2. Étouffer ceux qui pensent mal (ruiner pour racheter)
L’occupant va aussi se servir de l’économie pour ruiner certains médias et les racheter dans des capitaux financés par des capitaux directement allemands. Ainsi Gringoire va changer de ligne éditoriale et collaborer pour ne pas être racheté. Comme l’IFI Inter-France informations qui va progressivement racheter et contrôler ces médias que la collaboration a mis en faillite, grâce au Service des éditions (financé par l’Allemagne) qui rachète et détient en 1944 la France socialiste, Aujourd’hui, l’Auto, Nouveaux temps, Paris-soir, Paris-midi, petit parisien, l‘Oeuvre, le Matinainsi que quatorze hebdomadaires dont politique Actu et Toute la Viesans oublierVedettes et Film complet, des revues de cinéma. On constatera que la plupart de ces médias sont ceux issus de la collaboration qui fonctionnaient sur un modèle économique non-viable de subventions de fonctionnement. Enfin, les Allemands et Vichy s’organisent pour que certains collaborateurs récupèrent de grandes maisons d’édition pour les publier comme les éditionsLuteitiaouThéophraste Renaudot.
3. Protéger les traîtres
Afin de protéger les journalistes collaborateurs, Vichy créé la Coopérative française des écrivains de presse et la CNPF Corporation nationale de la presse française créé par Luchaire, un journaliste collaborationniste notoire comme une organisationprofessionnelle de la presse qui doit gérer les salaires et le départ des journalistes au STO. Mais cet organisme va assez vite échouer car il ne protège que ses têtes. Il se finance grâce à un système de cotisationperçu comme une rançon. Vichy créé aussi des agences qui lui sont soumises : Correspondance-presse, la société des publications économiques, Presse-information et Inter-France (proche de l’Action française) dans lesquels elle place ses journalistes au service du régime.
III. Un lectorat qui ne se laisse pas prendre
1. une perte de diffusion massive
La période 1940 – 1944 va connaître une perte nette des tirages de la presse papier. 60 % dans le Nord et 32 % dans le Sud. Or, les coûts n’augmentant pas, on peut imaginer un rejet volontaire de certains titres jugés collaborationnistes. De plus, les journaux publiant de zone libre conservent à peu près leur lectorat jusqu’en 1943 comme La Croix, le Figaro, le Journal, Paris-soir, le Temps, Candide, Gringoire.
2. une profonde défiance des citoyens
Les nouveaux médias ne sont pas beaucoup lus par rapport aux anciens qui préservent leur aura en fonction de leur positionnement. Voici quelques chiffres de diffusion des journaux collaborationnistes (pour certains qui existait avant la guerre mais dont l’Occupant a pris le contrôle) en janvier 1943. Comme on peut le constater, il y a globalement peu de lecteurs, beaucoup d’invendus lorsqu’on a les chiffres. Et les journaux qui font les plus fortes audiences sont ceux qui ont été repris par la Propagande allemande et bénéficie de leurs anciens lecteurs.
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QUOTIDIENS |
HEDOMADAIRES |
BIMENSUELS et MENSUELS |
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Petit Parisien 505 000 Paris soir 380 000 le Matin 263 000 l’Oeuvre 131 000 la France socialiste 115 000 le Cri du Peuple 58 000 les Nouveaux temps : 57 000 |
La semaine 270 000 La gerbe 140 000 (33 % d’invendus) Je suis partout 125 000 (38 % d’invendus) – pointe à 220 000 Toute la vie 105 000 L’Illustration 100 000 Au pilori 65 000 (26 % d’invendus) L’appel 45 000 (60 % d’invendus) Comoedia 40 000 L’atelier 16 000 L’exportateur français 1500 |
Le Cahier jaune 20 000 La Nouvelle revue française 5000 – pointe à 11 000 La France européenne 4500 CRÉÉS après 1943 : Er rachid 20 000 en mai 1944 Germinal 50 000 Signal 850 000 La tempête 71 % d’invendus |
3. l’échec d’une idéologisation maladroite
La perte de lecteurs s’effectue essentiellement à Paris car les lecteurs en province n’ont pas l’impression d’être victimes de la Propagande. Ainsi la presse régionale résiste beaucoup mieux, à l’image de Ouest-éclair dont les ventes ne bougent pas, alors qu’il est contrôlé comme les autres. De fait, les Parisiens boudent la radio, notamment Radio-Vichy et les « écrans gammés ». Les Parisiens ne se déplacent pas pour voir les films de propagande qui sont souvent antisémites.
Vichy tente ensuite de diversifier ses productions et de les adapter à un nouveau public. Ainsi est créé Vie Industrielle, Journal de la Bourse, Nouveaux Temps pour l’économie, L’œuvre pour les enseignants, la France socialiste et le Cri du Peuple pour les ouvriers . Mais cela ne fonctionne pas. Ainsi le Petit Parisien que l’on voulait bourgeois conserve son lectorat ouvrier et commerçant. Les Allemands autorisent la publication de quatre nouveaux journaux dans les camps de prisonniers : les Nouveaux temps, Illustration, Toute la vie,Signal. Ils seront jetés assez vite.
Conclusion :
– La presse est d’abord faite par son lectorat avant de n’être que le travail de journalistes.
– Différentes révolutions nous ont montré qu’il faut contrôler les médias pour asseoir son autorité. En France, cela n’a pas fonctionné car la culture de la presse repose sur des opinions. Une presse d’opinion n’est donc pas facilement manipulable.
– Beaucoup de cet exposé doit pouvoir nous inspirer sur l’état de la presse française en 2014 notamment sur l’économie et la concentration économique de certains médias par certains hommes.
Sources :
Les collaborateurs, 1940-1945, Pascal Ory, Points Histoire
Wege den Französischen Presse, Dr Hermann Eich, Propagnada Abteliung, 1943
Diverses éditions de journaux d’époque

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