Ce portrait avait été réalisé pour mon école en octobre 2013. Voilà plusieurs mois que j’ignore ce qu’est devenu Paul. Puisse-t-il bien se porter.
Paul est sans-abri. Il vit depuis deux ans à la gare de l’Est sous un escalier qui conduit à la ligne 5, près d’une bouche de chauffage. Un mode de vie qu’il revendique.
Jeudi, midi. Il dort et il ne veut pas se réveiller. Au bout de quelques minutes, il semble sortir de son coma et il reprend tranquillement ses esprits. Il empeste l’alcool et ses affaires sentent la crasse. Sa langue est pâteuse, il la fait tourner dans sa bouche. Il n’a manifestement pas décuvé mais son discours est clair. A côté de lui, une bouteille de vin, le litron cliché. Et bien sûr, un gobelet pour recueillir un peu d’argent. Aujourd’hui, il n’y a que des centimes.
De la Pologne à la France
Paul, c’est le nom qu’il a pris en arrivant en France en 1990 après la chute du Rideau de fer. En Pologne, c’était Pavel. C’était important pour lui de changer de nom, comme un signe de remerciement pour le pays qui l’accueillait. D’abord employé sur des chantiers autour de Saint-Étienne, il se retrouve assez rapidement en situation précaire. Dès le départ, il se contente des petits travaux qu’on lui demandait de faire. Il passe par tous les corps de métier : électricité, plomberie, maçonnerie, peinture, sculpture… Mais il n’a pas de diplômes reconnus et il ne peut pas capitaliser ses expériences professionnelles. Puis c’est la crise dans le secteur du bâtiment. « Les patrons préféraient employer des jeunes. Ils ne voulaient plus nous payer les assurances. » En 1994, les difficultés s’accumulent et Paul ne trouve plus d’emplois. Il décide de monter à Paris et de chercher du travail sur un marché saturé. Mais les travailleurs européens de l’Est ne sont plus prioritaires. De petits boulots en petits trafics, il n’amasse plus assez d’argent pour se payer l’appartement qu’il loue dans le XIIème arrondissement parisien. Il n’était pas pauvre en Pologne mais il a voulu suivre ses amis. Il a d’ailleurs été le dernier à partir. Fuir son père alcoolique, oublier sa mère décédée alors qu’il était enfant d’un cancer du sein, trouver une vie meilleure… Aujourd’hui, il ne regrette pas. Presque fataliste. Il dit n’être pas malheureux. Il se contente de peu.
Le choix de la rue
La rue, c’est d’abord un choix économique. « L’hôtel à 300 francs la nuit, j’ai pas pu le faire longtemps. C’était aussi finalement plus confortable que la voiture, que j’ai vite dû vendre pour régler quelques dettes » dit-il avec son accent chuintant. Mais la rue est un autre monde qui a bien changé en quinze ans. « La solidarité a cédé la place à l’indifférence et à la brutalité. » Paul porte en effet une cicatrice sur le visage, trace d’un combat de rue avec un gang de l’Est qu’il fréquentait autrefois. C’est pourquoi il s’est vite rabattu sur les gares. Il a longtemps vécu gare de Lyon au début, puis gare d’Austerlitz, puis à la gare du Nord et depuis deux ans, il est à la gare de l’Est. « A la gare de Lyon, c’était bien chauffé et la SNCF laissait un local à notre disposition. Il y avait les boutiques à côté ; c’était pratique. Mais en 2008, il y a eu une nouvelle direction et on nous a mis dehors. » « A Austerlitz, on était dérangé tous les soirs par des bandes de jeunes ». A la gare du Nord, c’était « froid et violent ». Finalement, la gare de l’Est semble un bon compromis, avec les avantages de la gare de Lyon.
Paul en son monde
Une femme et des enfants ? Il n’en a pas. Il reconnaît avoir connu quelques aventures d’abord en Pologne puis en France mais rien de sérieux. Il parle de lui-même de sa libido. Plus rien depuis qu’il est dans la rue. Il n’a plus envie. Il s’interrompt et interpelle un passant qu’il connaît. L’homme s’arrête et échange des banalités. Paul nous apprendra que c’est un ancien « maraudeur » qui l’a « ramassé » plusieurs fois dans la rue aux pires moments. Un passé qu’il préfère taire. Il trouve bien que des gens s’engagent solidairement mais il voudrait que les sans-abris puissent aussi refuser de suivre les travailleurs sociaux. Il raconte la fois où le Samu social l’a embarqué contre son gré. Ils lui ont proposé une douche et pendant qu’il se lavait, on lui a volé sa montre. Une Raketa, un modèle soviétique de valeur. Paul l’a encore en travers de la gorge. Il s’est juré qu’il n’irait plus jamais. A un moment, la Police passe et ne prête pas attention. Paul n’a pas peur d’eux. Il n’a plus peur. « Ils savent que je suis là. Au début, ils m’arrêtaient tous les jours et m’emmenait en cellule de dégrisement. Puis au bout de deux mois, ils ont cessé quand ils ont vu que cela ne servait à rien. Depuis, je les connais. Parfois, une policière m’apporte même un croissant. »
Brèves de rues
Il se gratte les cheveux, qu’il a gras et huileux. Aujourd’hui, il ne s’est pas encore lavé. Il ira aux bains dans la journée. Ce qui l’ennuie, c’est que les plus proches se trouvent dans le XIXème arrondissement. L’hygiène n’est plus son problème. « Moi, je ne me trouve pas sale. A force de vivre comme cela, on ne fait plus attention. Ce que pensent les autres, je m’en fiche. » Une petite fille s’avance et lui met un euro dans son gobelet. Il salue pour remercier mais l’enfant prend peur. Il ne fait pas attention. « Tu sais, les gens sont généreux et te donnent même quand tu dors. » dit-il. Paul n’hésite pas à nous révéler qu’il gagne ainsi 40 euros par jour ce qui lui permet de vivre « confortablement » dans la rue et de s’offrir des petits plaisirs. Comme la bouteille : « c’est de l’alcool et ça désinfecte l’intérieur ».
La religion, il en parle spontanément lorsque deux religieuses, d’un foyer de charité voisin, viennent le saluer. En Pologne, il était catholique mais sans conviction, « pour faire comme tout le monde ». Alors ici, ça ne lui a pas manqué. Il n’était plus forcé de faire semblant, de se rendre à la messe. Il aime malgré tout le contact avec les personnes de foi. Comme avec ce prêtre ouvrier qui vient parfois le visiter en soirée. Il en parle avec un sourire malicieux et ses yeux se mettent à briller. Soudain, Paul se met à bailler et annonce « Maintenant, je vais dormir« . Il est 13 heures.
Olivier VAGNEUX
Paul en 5 dates :
1967 : naissance de Paul à Czestochowa (Pologne)
1990 : arrivée en France
1996 : expulsé de chez lui ; vit dans sa voiture
2001 : commence à vivre dans des gares parisiennes
2011 : vit à la gare de l’Est

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